Quelques Octobres Brisés

En octobre 1988, j’étais à Paris, ville où je vis et suis né, je ne me souviens plus de ce que je faisais, ni où j’étais (alors jeune adolescent), en apprenant la nouvelle de la répression qui s’est abattue principalement sur la jeunesse algérienne.

Debza, Octobre

En octobre 1988, j’étais à Paris, ville où je vis et suis né, je ne me souviens plus de ce que je faisais, ni où j’étais (alors jeune adolescent), en apprenant la nouvelle de la répression qui s’est abattue principalement sur la jeunesse algérienne.
Un massacre non perpétré par une armée étrangère, d’occupation, mais par des dirigeants contre leur propre population, sur la sève et le levain de la nation, à savoir sa jeunesse. Un massacre perpétré sur sa propre population comme dans les plus sordides des dictatures, en toute impunité, et en temps de paix.
Quelques flashs télévisés, une poignée de plans chaotiques tournés dans les rues agitées de la capitale algérienne. Des témoignages recueillis, en images, sur ce profond séisme, sur l’ampleur de la répression, tous ces jeunes torturés et exécutés…
Chez certains commentateurs, on sent déjà une sorte de satisfaction muette à l’égard d’une situation, d’un pays, un esprit de revanche malsain chez certains nostalgiques de la colonisation (cette frange allait effectuer un retour 20 ans après) pleins de ressentiment.

Serait-ce l’ébauche de ce qui viendra ensuite, durant la décennie noire ?

On apprendra ensuite l’intérêt de la contre-information, de la nécessité d’avoir accès d’autres images, aux témoins des événements. Après octobre 1988, notamment durant la Guerre du Golfe menée par Bush père, cette guerre tellement censurée sur le plan médiatique (si peu d’images furent montrées en dehors des communiqués contrôlés et diffusés par le département d’Etat américain) qu’un sociologue, Jean Baudrillard, a parlé d’une « guerre qui n’a pas eu lieu », même si elle avait dû être très meurtrière du côté irakien, en réalité.
Souvenir d’un certain 17 octobre 1961 parisien : un massacre longtemps recouvert par la raison d’Etat qui paraît avoir ses raisons que la raison (la justice) ne connaît pas, perpétré sur le territoire d’un pays devenu zone de droit, qui n’hésitait pas à vanter son modèle de civisme et de respect des droits de l’homme.
Qui aurait dit qu’à l’heure où le mur de Berlin s’effondrait, la France et l’Europe entière allait connaître aussi une période de repli sur elle-même ? Bien des éléments surgiront ensuite, après octobre 1988, peut-être n’ont-ils pas encore été totalement pensés et interprétés ?

Pour l’observateur lointain, les séquences s’enchaînèrent à un rythme accéléré, succession de faits bruts, d’explosions diverses, parfois contradictoires, de séismes… Comment remonter le fil des événements, penser et donner un sens à une succession si rapide de tellement de faits multiples ? Donner un visage à la résistance quotidienne d’une population, d’un pays qui a failli basculer durant la décennie 1990, et a trouvé les ressources (malgré son isolement) pour résister et renaître. Un long enchaînement, un processus historique qui atteint une sorte de paroxysme, explosant en de multiples soubresauts, qui naît peut-être durant ces journées de revendications anéanties et d’horreur en octobre 1988.

Un an après, en octobre 1989, je retourne à Alger, en famille, pour y passer quelques jours de vacances et de retrouvailles. Au village de mon père, en Kabylie, les langues se délient, on évoque l’ampleur de la répression, on me raconte une scène dont j’ignore si mon interlocuteur en a été le témoin direct : des jeunes se seraient rassemblés, mains liées, pour défier l’autorité avant de recevoir une rafale de mitraillette ou d’être écrasés par un char. Contrairement à la célèbre séquence du jeune dissident défiant l’autorité militaire, incarnée par le masque anonyme d’un char au canon relevé, place Tien An Amen, l’armée « populaire » aurait donc décidé de charger et de réprimer par la violence directe, l’assassinat. L’impact aura été très fort, malgré les rares images de la répression. Et parmi ceux qui parlent au village, tentent d’exorciser, on se demande ce qui va advenir, on s’interroge sur les jours qui vont venir, même si l’on s’efforce de ne rien laisser paraître.

Ensuite, nous résidons à Alger, et lors d’une promenade sur l’avenue qui parcourt le Stade du 5 juillet, une balade dans le quartier de Bouzaréah, une partie de football avec des jeunes adolescents sympathiques, dans une cité du quartier, je sens une odeur apaisante, légèrement enivrante. Je demande quelle est odeur qui imprègne l’atmosphère apparemment calme et tranquille d’une belle journée qui se termine. On me répond qu’il s’agit d’un parfum d’encens, et que l’encens sert à apaiser l’anxiété. Pourquoi, les gens sont anxieux ici ?

*

Pendant près de vingt-quatre ans, je ne suis plus retourné en Algérie, tout en restant souvent en contact avec elle. Parfois, quand je sens une odeur particulière d’encens, je me souviens d’un certain octobre 1989, en écho à l’octobre 1988, 1961, d’une brisure, et d’un profond bouleversement. Time is out joint / Out of space, et je me souviens d’une voix, d’un chant perdu dans l’espace et dans le temps, rêve d’espoir et de libération, présent depuis des siècles, depuis les temps les plus lointains.

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