Ils ont ouvert les portes de l’enfer, le leur, et le nôtre

جمال بن سماعين - الله يْرَحْمو
جمال بن سماعين - الله يْرَحْمو

Ne me demandez surtout pas de détourner mon regard de la scène du crime sur laquelle s’est déroulée la mise à mort de Djamel Ben Smaïl et ce, quelle que soit l’identité des criminels. 

Djamel Bensmail, né le 23 février 1985 à Miliana dans la wilaya d'Aïn Defla, était un musicien, artiste peintre et militant du Hirak algérien. Il était également connu dans sa ville pour son engagement dans de nombreuses causes humanitaires.
Alors que la Kabylie faisait face depuis plusieurs jours à d’immenses incendies faisant près d'une centaine de morts et d'énormes dégâts matériels, il s'y était rendu pour aider la population.
Arrêté par la police suite à des accusations d'être à l'origine d'incendies criminels, une foule s'est jetée sur le fourgon et l'a lynché à mort dans la cour même du siège de la sûreté. Traîné jusqu’à la place du centre-ville, son corps a été martyrisé, brûlé et déchiqueté.
Quasiment toutes les étapes du meurtre ont été filmées puis partagées massivement par la suite sur les réseaux sociaux.
Billet partagé par Ghania Mouffok sur sa page Facebook le 16 août 2021

Ne me demandez surtout pas de détourner mon regard de la scène du crime sur laquelle s’est déroulée la mise à mort de Djamel Ben Smaïl et ce, quelle que soit l’identité des criminels. Une mise à mort méthodique, glaçante, presque froide, aussi millimétré que le rituel du sacrifice le jour de l’Aïd.
Avec cette différence fondamentale, ce rituel qui s’invente pas à pas, corps à corps entre la victime et ses assassins, est totalement nouveau : il ne respecte ni la loi des hommes, ni même celle de Dieu.

Les hommes ne se filment pas quand ils tuent un autre homme, ils se cachent dans la crainte du jugement des autres et de l’autorité morale ou juridique qui sera amenée à les juger. Ici, les criminels ne veulent pas êtres seuls, ils veulent être vus, ils se livrent aux regards, ils se donnent en spectacle dans une transparence inquiétante, sidérante qui convoque l’effroi. Ceux qui cachent leurs visages sont très rares, ils se comptent sur les doigts d’une main, aucun ne fuit les portables qui filment, personnes ne dit arrêtez de camérer.

Comme s’il n’y avait là rien de plus normal que de filmer la mort d’un homme, seul face à la foule qui tangue, avance, recule autour de ce corps martyrisé, étape par étape, et rien ne nous sera épargné, aucun détail sordide, aucun geste de l’irréparable qui bouleverse jusqu’à la nausée. Autour de ce rituel aujourd’hui l’Algérie tremble, alors ne lui demandez pas de regarder ailleurs.
Puisque ces hommes ont jugé que leur message était de l’ordre de ce qui se partage en communauté, ils ne nous ont laissé aucun autre choix que de nous en saisir avec courage.

De quoi veulent-ils nous convaincre ?

Veulent- ils notre adhésion, nous faire partager qu’après tout, cette horreur, cette abomination est normale, qu’ici il n’y a pas de crime mais des hommes qui rendent la justice dans des circonstances exceptionnelles ? Une justice exceptionnelle qu’au fur et à mesure qu’avance le jour jusqu’à la nuit, ils nous inventent, depuis des innovations rituelles de la mise à mort jusqu’au passage de la vie à la mort. Parce que c’est ce qu’ils vont faire.
À Larbaa nath Iraten, la Kabylie brûle d’en haut jusqu’en bas. Elle sent le feu qui transforme le monde, les bêtes, les hommes, les arbres, en cendres. Alors, cendre pour cendre.

Que la cendre retourne à la cendre.

« Le coupable » est jugé « pyromane » et s’il nous manque des vidéos pour connaître le chemin de sa peine, on sait maintenant qu’il est condamné à mort.
Soit, et quand la mort advient, quand son corps est jeté sur la terre, devant ce triste corps, inanimé, on espère, on se dit : ils vont avoir ce mouvement de recul, d’effroi et ils vont tomber à genoux et pleurer, pleurer ce monde qui vient de les réduire en cendres.
Mais non ils ne pleurent pas, ils ne s’écrasent pas à genoux : ils continuent à filmer les visages des anges déchus jusqu’à l’irréparable. Et qu’est ce qu’ils filment encore sans trembler ? Le brasier sur lequel vient d’être posé le corps de cet étranger inconnu.

Ils le tuent et ils le brûlent.

Ne me demandez pas de détourner mon regard de la scène du crime : ils sont trop nombreux, trop compacts, trop soudés par ce crime effroyable qui vient d’être commis pour qu’on les abandonne dans la solitude de leurs cœurs brûlés par la haine et la peur. Ils sont trop nombreux et si nous ne sommes pas eux, ils sont de nous.
Plus aucun tabou, plus aucun interdit, aucune voix n’est filmée pour dire : ana3lou chitan, rejetez le diable, et si vous ne craignez plus les hommes, craignez Dieu.
Aucune vieille femme ne vient sauver l’âme du mort, en criant, en pleurant, en jetant un linceul sur le corps de cet homme au corps si triste et à terre, mort. La conscience du tabou a fui, elle s’est éparpillée dans la terreur du feu qui serait venu les exterminer, les faire disparaître, il n’y a plus ni comité de village, ni vieux du village, ni maire, ni sages, ni police, ni imam, ni autorité morale, ni société civile, ni autorité de l’état, tout le monde a fui.

Il n’y a plus que la horde.

Une horde qui réinvente au fur et à mesure de cette interminable journée de nouveaux rituels depuis la mise à mort, le feu et jusqu’à la dislocation du corps de leur victime. Mais ils ne s’arrêtent pas là, tout en continuant à accepter d’être filmés.
Et je refuse de regarder cette scène dans le désir de garder ma part de libre-arbitre, dans le refus d’être l’otage de cette débauche de violence.

Que craignent-ils, que conjurent-ils ainsi dans ce qui leur reste de culture, que l’âme du mort ne vienne un jour les tourmenter ? Veulent-ils que ce corps disparaisse comme si jamais la terre ne l’avait porté et que jamais il ne puisse rejoindre le monde des morts ? Veulent-ils l’anéantir comme ils viennent de s’anéantir.

C’est terrifiant, que des hommes. Sur quelques vidéos, on voit une ou deux femmes – l’une, minuscule, serré dans un jean tient, elle aussi, un téléphone à la main et même un drapeau que, comme un tapis de prière, elle dépose cérémonieusement au pied du corps de cendre -, oh mon Dieu, certains sont si jeunes et d’autres si matures, et ils sont si seuls qu’ils prennent non seulement le droit de vie et de mort, mais également le droit de violer tous les tabous.

Mon amie, depuis sa maison encerclée par les flammes, posée fragile à Draa el Mizane, ne s’y est pas trompée, elle m’a dit : « Ils ont ouverts les portes de l’enfer ».

Oui c’est ce qu’ils ont fait : ils ont ouvert les portes de l’enfer.

Dans notre culture, on ne tue pas collectivement un étranger venu se mettre sous la protection de la communauté qui le reçoit et que l’on appelle anebgi n sidi rebi. Dans notre culture on ne brûle pas les morts, c’est interdit. Les Banou Adam se doivent de rendre le corps des morts à la poussière, enroulé dans un linceul, jamais ils ne doivent le transformer en cendre, c’est un tabou.

L’Algérie tout entière vient d’être convoquée à un crime tabou.

Un crime exceptionnel, un crime collectif et en conscience rendu public, filmé et diffusé en masse, documenté heure par heure, dans cette journée historique et interminable déroulant, scène après scène, de l’acte un jusqu’à la chute dans le néant, la destruction systématique de tout ce qui était admis collectivement comme tabou en Algérie, depuis la culture des ancêtres jusqu’à la culture de l’état, depuis notre vieille terre en Méditerranée qui brûle, impuissante à contenir le feu.

Ne me demandez pas de réduire la scène du crime à un détail, une erreur sur le parcours majestueux d’un peuple qui se libère, solidaire, du joug des tyrans qu’il va bientôt remplacer par sa foi et le feu qui déplacent les montagnes.

Il me faut revenir sur la scène du crime qui se filme, se diffuse, se propage pire que le feu qui brûle des forêts, des corps du genre humains et des vaches qui pleurent de douleur, nous regardant sans comprendre pourquoi cette terre qui les nourrit de plastique et de boîte de conserves est devenue soudain brûlante, elle tue.
Il me faut revenir à la scène de ce meurtre abominable, ne les laissons pas seuls puisqu’ils nous ont convoqué au spectacle.

Demain, Acte II. Ce n’est pas un spectacle c’est une tragédie.

Ghania Mouffok

Journaliste free

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