La vie oui, la mort non, d’elle aussi y en a marre

Blida, 1er mars. Photo: Houssem Mok

… nous savions que nous nous étions invités à la cérémonie de notre renaissance, entraînés par de jeunes gens d’une puissance inouïe, d’une intelligence créative et pleine de poésie, au point de nous demander mais comment avaient-ils fait pour échapper à la vulgarité dans laquelle ils ont été élevés par une classe dirigeante d’une rare vulgarité.

par Ghania Mouffok
(texte reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteure)

La société anonyme des hommes invisibles ne nous cédera rien.  Mais j’ai une bonne nouvelle : nous ne lui rendrons rien de ce que nous avons vécu ces vendredis de printemps. En Algérie il s’est passé quelque chose qui jamais ne sera perdu et c’est ce que notre compatriote Frantz Fanon appelait « La fête de l’imaginaire ». Pour aller vite, j’emprunte ici à Achille Mbembe la magnifique définition qu’il fait de cet état, il écrit, cette fête «(…) exige de nouveaux rapports avec le corps, en particulier le corps souillé, déshonoré, le corps subalterne, violé et détruit. Ce corps est réanimé, restitué au principe du mouvement, sans lequel il n’est qu’un corps inerte, un corps objet. » Et c’est exactement ce que nous avons fait, nous avons réanimé nos corps que l’on croyait défaits et nous les avons mis en mouvement. Nos corps, nous les avons parés en toute conscience parce que nous savions que nous nous étions invités à la cérémonie de notre renaissance, entraînés par de jeunes gens d’une puissance inouïe, d’une intelligence créative et pleine de poésie, au point de nous demander mais comment avaient-ils fait pour échapper à la vulgarité dans laquelle ils ont été élevés par une classe dirigeante d’une rare vulgarité ; et à l’insulte dont les ont abreuvés nos élites éduquées en les traitant d’analphabètes trilingues, les pauvres ajoutaient-ils, victimes d’une arabisation qui leur aurait bouché le cerveau et d’une islamisation qui leur aurait coupé jusqu’à l’idée du désir. Pendant que le Système leur proposait de sauver leurs peaux individuellement, chacun pour soi, dans leur pays qu’il avait transformé en jungle, à coup de crédit spécial jeunesse comme on initie l’avenir à la rapine avec, en guise de modèle, Ali Haddad. Un système qui pensait les abrutir en leur laissant les stades quadrillés de policiers les humiliant, les maltraitant, matraque à la main, pendant que nous les regardions passer, nos enfants. Ces stades, ils en ont fait des arènes de combat, des tribunes politiques et où ils ont réinventé un langage pour exiger que la Loi soit respectée. Ils sont les fils de Kateb Yacine. Qu’auraient été ces marches incroyables sans l’apport de leurs corps et de cette langue réinventée pour se montrer et démontrer que nous n’étions pas des choses mais des vivants ?

Ils nous ont sortis de l’inertie et du silence avec classe et distinction comme un peuple orgueilleux de son histoire, et je dois avouer que je ne sais pas de quoi ils se sont nourris, mais je sais qu’ils utilisent notre drapeau comme un bijou précieux qu’ils enroulent autour de leurs cous.

Alors ? Alors nous n’avons pas le droit de détruire ce qui s’est produit même si la situation est terrible. Notre devoir à nous les corps vieillis, porteurs des années noires, c’est de refuser que cette magnifique pulsion de vie ne se transforme en deuil de ces corps. D’autant plus qu’encore une fois, ce seront les enfants des quartiers populaires qui seront transformés en chair à canon. Nous devons crier PAUSE à cette confrontation suicidaire entre les forces de l’ordre et le peuple de la jeunesse. PAUSE. Arrêter ce cycle infernal et exiger le droit de réfléchir ensemble et collectivement, en toute liberté, dans tout le pays, sans tuteur et entre nous.

Restons dans ce partage et déclarons ouverts : « Les Etats généraux de l’imaginaire, de la pensée et de l’action »

Il faut transformer cette mascarade électorale en une fabuleuse intelligence collective, inventer de l’avenir et c’est possible. Proposer une alternative politique à la violence par un grand débat politique, citoyen à organiser librement.  Sinon il est à craindre que la seule revendication qu’ils nous concèdent c’est : Djibou el BRI.

Nous avons espéré qu’à l’image des Egyptiens et des tunisiens, ceux qui nous gouvernent depuis leur cachette, (ils ont fait lire à des journalistes leurs propositions diaboliques de sortie de crise, où sont-ils ?)  sacrifieraient « leur chef » pour garder une nation, quitte à continuer à la malmener, mais pas à la détruire.

Malheureusement, il est à craindre qu’ils soient de la tribu des Saddam, des Gueddafi et des Hafez El Assad, ils parlent la même langue du mensonge, dans cette langue où le mot « stabilité » veut dire « c’est nous ou le chaos », « la destruction de votre patrie de merde, on s’en fout » Saddam Hussein est mort pendu, jugé par des pantins de l’Amérique qui ne s’est même pas déplacée pour assister à son agonie. Son pays, l’Irak, berceau du monde, est en lambeaux et son peuple renvoyé à l’âge des pierres qui pleurent. El Guedaffi est mort, lynché par des mains anonymes dans une bouche d’égout et la dernière image qu’il emportera, c’est celle des avions de guerre français libres de voler dans son ciel. El Assad ne doit sa survie qu’à la Russie de Poutine qui doit le mépriser et qui le lâchera comme une bête quand il aura fini de travailler pour le seul pays qui l’intéresse, le sien, la Russie.

L’Algérie ne survivra pas à de nouvelles violences, seul le peuple algérien peut dire non. Il a démontré sa force en occupant les rues, il peut maintenant exiger de parler librement dans des lieux fait pour ça, des salles publiques, dans les médias publics, à la télé, à la radio, le droit de se réunir, de choisir et ce genre de choses intermédiaires entre citoyens.  N’est -ce pas à cela que servent les élections, puisque l’Algérie est une démocratie ? Et si on vous demande quel est votre candidat, vous répondrez le peuple.

Ghania Mouffok

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