Qu’est ce que l’indépendance? Kateb Yacine

Photo René Giraud

Après tout, qu’est-ce que l’indépendance, sinon la liberté?

Article paru en 1985 dans le journal Libération au sujet de la création d’une Ligue Algérienne des Droits de l’Homme. Kateb Yacine y développe sa conception de la liberté politique en Algérie et de la pluralité comme des outils de l’indépendance réelle. Les évènements d’octobre 1988 et des années qui suivent, la situation déliquescente actuelle donnent un échos très particuliers à ses mots.

« La fondation d’une Ligue des Droits de l’Homme est une première étape vers la démocratie. Or, le 5 juillet, c’est la fête nationale en Algérie et, ce jour-là précisément, on arrête des militants, parmi lesquels des fils de martyrs. Arrêter le 5 juillet des fils de martyrs! Les arrêter parce qu’ils allaient déposer des gerbes de fleurs sur les tombes des martyrs en dehors de la cérémonie officielle, c’est incroyable! C’est pourtant ce qui s’est passé. Ces enfants de martyrs ont des problèmes réels qu’ils veulent exposer eux-mêmes. Ils ont donc voulu créer une association. On leur a répondu qu’ils devaient s’intégrer à l’Association des anciens combattants!

Mais les enfants de martyrs considèrent qu’ils ont le droit de constituer une association pour défendre eux-mêmes leurs intérêts, sans être dans la structure d’une organisation de masse dépendant du parti… Et le geste de déposer dans leur volonté d’être reconnus. Ce n’est pas la première fois, ils ont déjà été expulsés d’un séminaire sur l’écriture de l’Histoire. Cette fois, on les arrête. Et ils sont toujours en prison.

Nous sommes placés ici devant la contradiction du pouvoir. Il y a des responsables qui sont pour ouvrir les portes et les fenêtres, permettre la liberté d’association, et donc l’existence d’une Ligue des Droits de l’Homme. Et il y en a d’autres qui y sont opposés. Je connais une partie des militants qui ont été arrêtés. Ils peuvent appartenir, les uns ou les autres, à un mouvement d’opposition, mais est-ce un crime que de s’opposer à une politique? Ces hommes sont des militants, des patriotes convaincus. Ils luttent, par exemple, pour Tamazight, notre première langue historiquement parlant, qui n’est toujours pas enseignée.

(…) Le F.L.N., depuis qu’il est né, est un front, c’est-à-dire un ensemble de partis. Il y avait en son sein des nationalistes révolutionnaires, des nationalistes bourgeois – comme Ferhat Abbas- des communistes et des oulémas (association culturelle). Toute l’Algérie en lutte pour l’indépendance y était. C’était vraiment un front. Mais depuis l’indépendance, on a créé un parti du F.L.N. Il y a là une contradiction criante: on ne peut pas être un parti unique et représenter un front qui n’existe plus. Le vrai F.L.N., si on le prend dans la lettre et dans l’esprit, implique la pluralité: la possibilité pour les différentes tendances au sein du peuple algérien de s’exprimer librement, d’avoir leurs journaux, leurs associations. Après tout, qu’est-ce que l’indépendance, sinon la liberté? » (…)

Kateb Yacine (Libération le 24 juillet 1985)

Article republié sur le site KATEB YACINE, TRÈS LOIN DE NEDJMA كاتب يسين، من غير نجمة . Nous le reproduisons ici pour son intérêt historique en ce jour du trentième anniversaire des soulèvements d’octobre 1988.
Photo René Giraud

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