Qu’ils dégagent, et les « initiatives » avec!

Texte écrit vers le 6 juillet 2019 alors que s’enchainaient des « initiatives de dialogue » ne menant nulle part, ramassis de vieillards et d’ambitieux sur le retour ainsi que de militants partageant une sorte de désespoir résigné, tous réunis à huis-clos, en secret, loin des regards et des caméras, dans le plus pur style de l’état FLN-RND qu’ils entendaient défaire et dans une plus parfaite illustration de la hogra des classes dirigeantes, et alors que déjà la répression s’abattait sur la jeunesse qui, malgré cela, ne cessait de manifester, de s’organiser et de faire vivre ce mouvement.
De vieilles badernes qui ont remis en selle les vieilles crapules du régime et qui ont, volontairement ou involontairement, permis cette farce d’élection qui régénère le système et va rendre plus difficile la tâche obligatoire qui consiste à l’abattre.
Je le publie maintenant, après m’être abstenu de le mettre en ligne comme je l’explique dans ce long article.
Bonne lecture.

Je vais être direct car dans le moment historique que l’Algérie traverse, vous démontrez une inadéquation totale et un archaïsme qui dévalorisent des efforts dont je ne nie pas la réalité mais qui me conduisent à douter de l’efficacité voire même de la légitimité sous la forme qu’ils revêtent.

D’abord, vous êtes en retard de 20 ans. En 2019, les débats, TOUS les débats, doivent être publics et ils doivent par conséquent avoir lieu en streaming. On ne veut plus de secrets, de conciliabules. On veut TOUT voir, or, vous avez choisi le secret jusqu’à ce block-out la veille de la publication de cette « vous allez voir ce que vous allez voir » feuille de route pour une transition. Un black out de communication le jour-même où des centaines de milliers de nos concitoyens redescendaient, encore une fois, dans la rue pour réclamer de la transparence, du respect et la démocratie malgré le doute, la chaleur, les arrestations, le mois de Ramadan passé et les gesticulations grotesques mais non moins dangereuses du pouvoir.

Et qu’est-ce qu’on a vu…

Au delà de la très grande indigence du texte, le côté cuisine interne dont plus personne ne veut plus et qui est au demeurant totalement anti-démocratique, la feuille de route a été perçue par beaucoup d’Algérie et parmi eux les plus jeunes, au mieux comme un non événement, un truc de revenants sur le retour qui s’octroient une légitimité parce qu’ils savent porter la chemise sans cravate avec élégance, au pire comme une escroquerie et une réplique des façons dont l’Algérie est gouvernée depuis 57 ans, derrière des portes fermées.

On veut vous voir vous opposer, bordel!, ne pas être d’accord, on veut comprendre les compromis auxquels vous parvenez et on veut être seuls juges de leur validité. Ce faisant on veut être nous-mêmes acteurs et donc citoyens car c’est à nous de trancher et non à une réunion à huis clos qui fait sa tchoutchouka derrière notre dos en nous demandant de dire oui.

Vous faites de la politique comme dans les années 50 tout en vous écharpant ici et là sur les réseaux sociaux pour cracher votre morceau, « pas assez de femmes », « l’association machin est partie », « non, elle est revenue ». On les a vu passer, vos règlements de comptes revèches, vous n’avez même pas pu vous en empêcher… De la cuisine, je vous dis.

Et puis ce choix de publier la feuille de route un samedi, c’est à dire après la marche quand une publication deux jours avant lui aurait donné un caractère politique très fort, il dénote une méconnaissance totale du temps médiatique, de notre époque où le temps instantané prime sur le temps long. On peut le regretter, mais c’est ainsi et Ahmed Gaïd Salah maitrise bien mieux ce tempo à lui seul que vous tous réunis. Sa sortie sur le drapeau Amazigh le place au centre du débat et renvoie la « feuille de route » à des limbes antédiluviennes aux côté de la déclaration de sept partis politiques dont plus personne n’a demandé l’avis.

Quand à l’indigence du texte… L’incroyable indifférence qui l’a accueilli est proportionnelle aux désillusions passées des générations qui le portent. J’écris cela sans vouloir être méchant, mais la platitude des  lots communs qui s’y expriment portent la marque des conflits venus du passés et mal assumés quand en réalité la rue dépasse tout cela de façon forte, créative ou parfois violente, mais en assumant et toujours en apprenant. Ce texte exprime avant tout la lassitude d’une génération que ce pouvoir a usé et qui ne veut pas plus que ce pouvoir reconnaître l’incroyable génie du peuple qui s’exprime dans les marches et dans les groupes qui se constituent aux quatre coins du pays et dans la diaspora.

Au fait, les jeunes, les supporters des clubs de foot, les étudiants, ils sont où?

Ce texte n’est pas à la hauteur, vous n’êtes pas à la hauteur de la rue et de l’incroyable maturité de la génération qui a bousculé ce pouvoir au delà de toutes les désespérances dans lesquelles vous semblez vous débattre en voulant contrôler une transition avec des mots pâteux, empesés et sans âme.

Je vais vous le dire, ce que c’est qu’une vraie feuille de route. Allez, soyons fou!

C’est bousculer les codes, c’est inviter les hommes, les femmes, les jeunes et les vieux à se réunir sur leur lieu de travail, dans leur quartier et à se poser en peuple constituant et c’est offrir vos service pour coordonner ses efforts et médiatiser ses revendications. Ne pas contrôler mais juste relayer l’incroyable inventivité du peuple. C’est donner des dates clé.

Que vous n’ayez même pas lancé le projet d’une grande marche le 5 juillet qui, Allah est bien avec nous, cette année tombe pile un vendredi montre à quel point en vous rivant sur l’agenda du pouvoir et de ce fameux 9 juillet vous êtes décalés, vieux, dépassés et usés.

Laissez la place aux jeunes, ouvrez les fenêtres, laissez le rêve Algérien bourgeonner et fleurir. Le pouvoir démontre chaque jour qu’il est acculé, qu’il sait son temps compté. Le pouvoir est coincé, jamais la France n’acceptera un coup d’état qui se solderait sur son sol par un afflux de harraga. Le pouvoir est coincé. Et ce n’est pas vous qui l’avez mis dans cette situation, c’est la rue, c’est la jeunesse. Au delà de tous les pronostiques, au delà de toute la désespérance impuissante et le découragement dans lesquels vous vous débattiez il y a encore quatre mois.

C’est fini, pour vous, mais ayez au moins ce sens politique de tout faire pour que cela commence vraiment pour cette jeunesse, bordel!

Le pouvoir finira par ouvrir un dialogue, et ce dialogue ne sera pas avec vous qui n’avez pas cette légitimité, ni avec « une personnalité consensuelle », il sera avec la société algérienne. Cette société qui travaille la semaine et fait de la politique le soir ou le vendredi, démontrant et sa sagesse, et sa maturité.

La transition durera ce que durera la transition, et on retournera aux urnes quand on retournera aux urnes.

En attendant, ce que ce soulèvement demande, c’est que la police ne serve plus à faire les basses œuvres du régime mais garantisse la sécurité des manifestants en les encadrant discrètement et avec bienveillance. Ce que le soulèvement demande, c’est une abrogation des lois qui limitent la liberté d’expression, la liberté de rassemblement et la liberté de circulation sur l’ensemble du territoire, c’est que l’armée cesse d’être utilisée pour contrôler les algériens mais se concentre sur la sécurité aux frontières. Ce que le soulèvement exige, c’est la garantie que les journalistes et les blogueurs ne soient pas arrêtés pour leurs écrits ni incarcérés. Ce que le soulèvement veut, c’est que tous ces jeunes arrêtés en marge des manifestations soient libérés, et que s’ils se sont réellement rendu coupables de crimes, que l’accusation soit établie et les preuves mis à disposition des avocats.

Voilà ce que nous attendions de cette « feuille de route », écrit noir sur blanc, et débattu en toute transparence pour que nous nous en emparions en mots d’ordres, en articles et en discussions.

En confisquant la discussion dans un huis clos pour aboutir à un des textes les plus plats de toute l’histoire politique des révolutions, vous nous avez privé de nos mots et surtout vous avez utilisé notre temps, le temps précieux de notre révolution.

Je m’arrêterai là tant j’ai de colère contre vous. J’ai la colère car malgré un certain scepticisme, je vous avais fait confiance et comme moi des millions d’algériens sont partagés entre le dépit, la colère et une sorte d’hésitation à dire tout haut ce que nous pensons de ce qui est en réalité un incroyable fiasco tant dans la méthode que dans le résultat. Vous avez démontré que l’on peut être brillant, vaillant, courageux mais aussi complètement à côté de la plaque politiquement;

Le temps est passé pour vous.

Le temps est venu pour nous. On vous laisse votre feuille de route puisque vous semblez en être très satisfait.

Nous, désormais, nous revendiquons. Et notre seul interlocuteur est un chef d’état major bien décidé à ne pas se laisser faire mais à qui nous allons faire regretter de ne pas avoir saisi la perche que votre timide missive écrite avec toutes les précautions d’usage pour n’effrayer personne lui tendait.

Qu’ils dégagent. Tous. Et vous avec!

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Allez jeunesse/S

Madjid Ben Chikh
Madjid Ben Chikh

Auteur, blogger, enseignant né en France et installé au Japon depuis 2006. Responsable du site Nedjma.

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