Poésie : 17 octobre 1961

17octobre1961

17 octobre 1961
Excroissance anémiée de l’histoire
Difficile à ranimer
Difficile à croire
Le regard est trop accusateur
Les lèvres trop percluses de silence inquisiteur
Il ne fait pas bon d’ouvrir les fenêtres de la mémoire
Pour certains !

17 octobre 1961
Je n’y étais point
Occupée à apprendre
Comment les abeilles font le miel
Comment les nuages gambadent dans le ciel
Comment écrire en pleins et en déliés
Petite fille de Mostaganem
Dans sa maternelle à cornettes
Priant tendrement un petit Jésus si mystificateur !
Les enfants ne savent pas détricoter les mensonges pour en faire des pulls de vérité
Ils n’imaginent même pas une seconde
Que sous les tapis vernis et rutilants des menteries
Les adultes cachent des poussières sibyllines…
Pourtant

Malgré les piquants des insolences des grands
Malgré la transparence vide de leurs paroles
Malgré leurs promesses oublieuses
Il ne faut pas qu’ils guérissent de leur enfance !
Il ne faut pas croire que tout est galéjade
Il faut croire que les abeilles sont ivres de bonheur quand elles fabriquent le miel
On entend même les nuages rire dans le ciel
Oui !
Il ne faut pas guérir de son enfance
Parce que parfois elle fait autant de bien qu’un oreiller sous les reins
Parce qu’elle sait faire de belles photos
Parce qu’elle sucre les chagrins de l’existence…

17 octobre 2011
Paris se souvient…
Ah ?
Enfin !
Il était temps !
Les premières ronces avaient failli étouffer les arbres de la souvenance
La Seine n’était presque plus rouge d’infamie
Il était temps
Les souvenirs avaient déjà plié bagages…
Je marche je crie je parle fort pour qu’on m’entende
Comme mes compagnons de conscience partagée
Je marche avec dans mes mains une bannière de bois :
Saïd AOUMAR disparu le 17 octobre 1961
Disparu !
Comment peut-on disparaître par la seule volonté de ses semblables !
Disparu !
Non !
Pas au creux de mes mains qui serrent ardemment le manche de la bannière
Pas au creux de mes yeux qui lisent passionnément ce nom inconnu pour que plus jamais je ne puisse l’oublier
Pas au creux de mon âme qui sans cesse se révolte…
Pendant quelques heures
Au moins
Saïd n’a pas cessé d’exister
D’ailleurs
Je sens sa présence à côté de moi
Je marche au pas de son pas
Il respire et peut-être même que j’entend sa voix
Je le serre très fort dans mes bras
Pour qu’il n’ait plus jamais mal…

Pont St Michel
Le cortège se recueille
Parlent les orateurs
Qui pointent du doigt la Seine à peine contrite
Rouge amnésie !
Elle coule juste pour rire…
A mes côtés
Fanon et Aragon…
Le premier réfléchit sur la manière de soigner le monde
Il écoute
Les battements d’un cœur qui se révolte contre l’oppression
Les pensées massacrées
Et les blasphèmes de ceux que la haine domine
Se mettre de côté
De ceux qui meurent pour leur liberté !
Voir du côté du FLN
Parler à l’ALN
Et mettre l’espérance au bout d’un fusil !
…s’il le faut !
Oui
La poudre laisse des traces sur les doigts
Le sang est indélébile
Malgré des millions de lessives
Il n’y a pas de révolutions sans larmes…

Le deuxième est fou d’Elsa
De ses yeux qui ne veulent pas être raptés par ceux qui assassinent l’espoir
Kateb Yacine
Le petit poète
Signe dès 47 l’aspiration à l’indépendance sur ses papiers encrés
Avec lui
Aragon se rallie à l’idée si jolie
De vivre libre
Sur les barricades de son cœur
Grimpe la certitude d’un juste combat :
Colonialisme
Paternalisme
Sont les mamelles de la condescendance
Sont les commandements d’une impitoyable France
Si sûre d’être reine en pays séquestrés…
Faut qu’ça s’arrête !
Dans « Le front rouge »
« Les enfants rouges » pleurent
Leurs sanglots coulent sur la poitrine de Catherine
Qui ne veut plus que les femmes soient enchaînées aux convenances
Qu’elles soient les vassales féminines
D’un royaume où les hommes parlent toujours plus fort…
Aragon aime Catherine
Sans pour autant trahir Elsa
Il veut que les femmes prennent d’assaut tous les Himalaya
Et dit à toutes les épouses de Manoukian
D’aimer
D’aimer encore
Et de faire des enfants
Car
Sur l’ « Affiche rouge »
Les fusils étaient fleuris

Aragon avant de partir
Me souffle à l’oreille
Qu’il ne fallait pas aller à l’exposition coloniale
Et qu’il aimerait que tous les hommes soient fous de toutes les Elsa…

Fin de la manif
La nuit ramasse les tracts et les autocollants
Oui
Il faut être fou
Pour croire qu’à cette heure
On trouve encore du sucre pour adoucir l’existence !

Isabelle VAHA/19 janvier 2011/9H 20, RER C

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