Névrose d’une famille ordinaire

Awel Haouati
Awel Haouati
Awel Haouati
Une poche de sérum accroché à la poignée de la fenêtre, au dessus du lit de Mémé, ma grand mère, moi, à son chevet depuis quelques heures déjà, je ne sais plus l’heure qu’il est, je sais juste que c’est la nuit, autour de nous les visages sont graves et l’éclairage à cette heure indue accentue le malaise ambiant.
J’observe le cou de ma grand mère où une veine jugulaire encore valide pourrait faire mon affaire après les multiples tentatives de trouver une veine de bon calibre au niveau des avants bras fatigués par le diabète et les multiples veinules éclatées depuis les quelques jours que Mimi ne mange plus, ne boit plus, depuis que dure son état léthargique et quasi comateux.
Mon oncle Mourad, le fils chéri de Mémé, le grand professeur de médecine, a décidé de soigner sa mère à la maison et de ne pas lui faire subir le choc supplémentaire de l’hôpital algérois où il officie comme il peut.

Soudain, les choses s’accélèrent, le corps ne répond plus, les pupilles se dilatent, les membres deviennent glacés et livides, je fais appeler mon oncle, resté chez lui, je ne veux pas abandonner, je ne peux pas, je deviens sourd, je me refuse à la réalité.
Mémé est en train de mourir, Mon oncle arrive enfin, il constate le décès, me dit de retirer tous les pansements, perfusions et accessoires désormais inutiles : Mimi vient de mourir dans mes bras.

Le chaos, les femmes qui pleurent, mes cousins et cousines sortent de leur chambre, les voisins appellent depuis la fenêtre de la cuisine, la grande maison s’anime d’une atmosphère étrange, il faut faire le nécessaire avant la levée du jour, nettoyer la maison, laver SON corps, et l’habiller d’un linceul, couvrir les meubles, télé et peintures accrochées aux murs avec des draps blancs, remplir tous les jerricans d’eau ainsi que la baignoire, c’est que l’eau communale n’est libérée qu’un jour sur deux, du bruit, un va et vient incessant, la porte d’entrée qui claque , les formalités, les hommes de la famille s’efforçant de restés dignes et utiles ; les femmes s’affairent, qui prépare le café, qui range le salon, où le corps de Mémé va être exposé en attendant l’arrivée de retardataires, famille, voisins et amis qui viendront pleurer et embrasser le front de Mimi et lui dire adieu dans un magma de prières et de pleurs

Je suis ailleurs, dans la cuisine, assigné au remplissage de l’eau, et je suis ailleurs,
Mémé était méchante, Mimi était manipulatrice, Mimi tenait les rennes rênes de sa famille d’une main de fer, n’avait pas sa langue dans sa poche, Mimi m’avait beaucoup frappé quand j’étais enfant, mais Mémé était devenue d’une grande douceur et d’une grande tendresse les derniers mois avant sa mort… Sans doute s’est-il passé quelque chose…. peut importe… ce soir Mémé me manque.
J’attendrai un peu et puis je partirai loin de ce bruit, loin de ce ballet où visiblement on pense à tous les détails logistiques et pratiques de l’enterrement, le repas qui précédera, celui qui viendra après, le choix de la tombe, le couscous du quarantième jour……Mais pas un mot sur les sentiments, sur où va-t-on dormir ? Se reposer ? S’isoler de la foule quand nécessaire, et c’est nécessaire, besoin sauvage et animal de se retrouver seul ….. Où est ma place ?
Plus jamais on n’en a parlé, de ce moment …. Ça fait vingt ans que Mémé s’en est allée
Comme disait Wassila Tamzali un soir à Bruxelles : « en Algérie, on ne nous a jamais appris à enterrer nos mort »…

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