L’organisation d’une transition démocratique

L’organisation d’une transition démocratique est une question majeure pour le changement du système politique. À l’occasion de l’Université d’été de RAJ prévue les 27 et 28 août dernier, le Professeur Madjid Benchikh avait prévu de parler de l’état du soulèvement populaire en cours à l’invitation de RAJ. Ce rassemblement ayant été empêché par le pouvoir, un résumé en sera lu lors d’un rassemblement du mouvement à venir.
Il a bien voulu partager ici ce résumé afin qu’il puisse être lu, partagé et discuté par le plus grand nombre. Je l’en remercie. (Madjid Ben Chikh, responsable du site Nedjma.)

Le peuple algérien revendique la fin du système politique autoritaire depuis de nombreux mois. Il demande avec une ferme détermination et une grande clarté un « Etat démocratique » « civile et non militarisé ». Pour atteindre ces objectifs, le peuple algérien a choisi la voie pacifique. C’est la voie la plus appropriée, la plus judicieuse et à terme la plus efficace. Mais elle demande aux acteurs qui soutiennent réellement cette voie pacifique patience et maîtrise dans la définition et la conduite de l’action, sans tomber dans les pièges et les provocations que leur tendent leurs adversaires ou leurs faux amis. Il convient donc de poursuivre la lutte dans cette voie qui protège le peuple et le pays, même si c’est le propre des voies pacifiques de demander du temps. La rénovation des scènes politiques et sociales exigent en effet des actions durables et en profondeur.

Quelles sont les actions politiques qui doivent en conséquence être entreprises pour permettre la satisfaction des revendications exprimées par la majorité du peuple algérien ? Comment changer ce système politique qui a fait tant de mal aux citoyens et au pays et que même ses soutiens n’osent plus défendre ouvertement ?

Pour mettre fin à un système politique il convient d’abord de bien voir en quoi consistent ses principaux aspects pour pouvoir les démanteler. Depuis 1962, le système politique algérien est militarisé en ce sens qu’il est sous l’emprise du commandement militaire. Pratiquement, sans qu’il soit besoin ici de multiplier les exemples, tous les chefs d’Etat ont été d’abord choisis par le commandement militaire pour être ensuite « élus » dans le cadre d’élections manipulées.
Le commandement militaire a également créé la sécurité militaire connu par la suite sous le nom de DRS pour contrôler la vie politique, associative, syndicale et médiatique.
Pour changer véritablement ce système politique, il est donc absolument nécessaire de mettre fin à ce contrôle de la société.

La question se pose immédiatement de savoir qui peut mener les actions nécessaires pour y arriver. En admettant la légitimité des revendications populaires par suite de l’ampleur de la mobilisation et bien sûr par tactique, le commandement militaire et ses soutiens considèrent naturellement qu’ils vont eux-mêmes conduire les réformes.
Mais il est impossible pour le peuple algérien, pour des raisons objectives qui tiennent notamment à l’histoire du système politique et au vécu des citoyens, de faire confiance « aux gens du système ».
Les détenteurs du pouvoir réel ou apparent, en effet, n’ont jamais respecté leurs propres constitutions. Comme on sait, dans la constitution les droits de l’homme sont garantis alors qu’en réalité ils sont violés, les élections sont libres alors que chacun sait qu’elles sont manipulées, la justice est indépendante alors que le justiciable sait qu’elle est soumise.
Les tenants du système et leurs affidés ou sous-traitants ne peuvent pas mener le travail de réforme parce que tout naturellement ils souhaitent la survie du système moyennant une toilette superficielle pour donner le change. C’est pourquoi ils ne veulent pas d’une transition démocratique. Pour préserver leurs positions politiques, économiques et sociales et ainsi leurs avantages, ils veulent imposer une élection présidentielle dont ils déterminent les règles et contrôlent les conditions.

On voit dès lors que pour ouvrir la voie à un changement sérieux du système il faut un immense travail de libération des scènes politique, économique et sociale. On ne peut pas envisager des élections libres avec des acteurs représentatifs des populations sans une période d’au moins une année de préparation des partis, des syndicats et des associations et sans débats librement menés avec une presse écrite et des médias parlés et télévisés libres et donc sérieusement repensés et réorganisés.
La magistrature et l’organisation judiciaire nécessitent des réformes indispensables pour ouvrir la voie aux respects des droits des citoyens et ainsi à un véritable « Etat de droit » que réclame le peuple. Il faut donc une période de transition dotée d’instances ou d’organes, animés par des personnels qui épousent les revendications de libertés démocratiques et de justice sociale exprimées par le soulèvement populaire, avec notamment un gouvernement constitué par des « compétences nationales ».
Faire confiance aux tenants du système pour conduire des réformes démocratiques, c’est en fait renoncer aux aspirations du soulèvement populaire d’autant que chacun voit aujourd’hui comment les décideurs violent les libertés et les droits des associations, des partis et des citoyens tout en déclarant qu’ils les respectent.

Pour en finir avec un système politique autoritaire, on ne peut pas faire confiance à ceux qui l’ont dirigé.
Sans une transition démocratique, les tenants du système politique organiseront leur propre survie sous quelques habits neufs, dans le cadre d’une démocratie de façade. C’est pourquoi le succès du mouvement populaire passe par une transition démocratique dotée de structures et de principes démocratiques.

Pr. Madjid Benchikh
Pr. Madjid Benchikh

Pr. Madjid Benchikh, professeur émérite de l’Université de Cergy-Pontoise, ancien Doyen de la Faculté de droit d’Alger, ancien président d’Amnesty international en Algérie. A publié notamment en 2003 "Algérie, un système politique militarisé" aux éditions L'Harmatan.

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